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Tendance « foodporn »

Nathalie Helal : « Tout ce qu'on mange est sexué »

13/04/2018 - par Pierre LOEVENBRUCK

Même les légumes ont un sexe. C’est le curieux nom du dernier livre de la journaliste Nathalie Helal qui sort le 12 avril. Entre une nourriture sexuée et le phénomène du food porn, elle revient pour Stratégies sur les grands sujets de son ouvrage. Une interview sans filtre.

Pourquoi avoir nommé votre livre Même les légumes ont un sexe ?

Nathalie Helal. Je suis une journaliste polyvalente mais j’ai une passion : la gastronomie. En m’intéressant à celle-ci, j’ai essayé de faire des liens avec d’autres domaines. Le sexe et la nourriture renvoient tous deux à un instinct, à une pulsion vitale : l’un, se reproduire et l’autre, vivre. Il y a beaucoup d’aliments et de boissons qui ont des vertus aphrodisiaques, par exemple la verveine. Les scientifiques l'ont prouvé. Bien sûr, il y a également l’analogie entre la forme et la texture des aliments. On peut penser à la banane pour la forme et à la pêche pour la texture avec sa peau. Et puis, on a des études pour nous dire : dis-moi comment tu manges, je te dirai comment tu fais l’amour. À ce titre, je ne suis pas persuadée que les véganes soient particulièrement des « bons coups ». Leur rigidité culinaire pourrait se traduire en « frigidité »... La conclusion, pour moi, c’est que tout ce qu’on mange est sexué. D’où le titre de mon livre.

 

Vous faites un lien évident entre sexe et nourriture. Comment se traduit ce lien dans notre société de consommation ?

Le sexe et la nourriture sont devenus les mamelles de notre société de consommation. La grande distribution en est le symbole, dans toute sa splendeur et sa décadence. C’est une cathédrale de la consommation dans laquelle on retrouvait, il y a quelques années, viande et film pornographique sur le même tapis. On peut mettre facilement les deux en images et avec les mêmes codes de tournage. Les publicités sur la nourriture sont filmées de la même façon qu’un film pornographique, avec l’insistance sur les gros plans. Le sexe devient une stratégie de marque, car cela fait vendre. En 1976, Perrier avait diffusé sa fameuse publicité où une main féminine caressait sensuellement une bouteille qui ne cessait de grossir à son contact, et finissait par exploser. Citons aussi Babette et son provocateur slogan : « Je la lie, je la fouette et parfois elle passe à la casserole ». La publicité avait énormément choqué les féministes mais les ventes de la marque ont augmenté de 36 %... En mêlant le sexe à la nourriture, il y a quelque chose de plus ludique dans la manière de vendre. 

 

Un phénomène se développe sur les réseaux sociaux, c’est le food porn [pornographie culinaire], qui semble aussi mélanger nourriture et sexe. Quelle définition en donner ?

Il existe deux écoles pour le définir. Il y a une première façon de le voir, à travers tout ce qui est gras et dégoulinant. C’est à la fois immonde et jouissif. Cela n'est pas sans rappeler la pornographie. Une deuxième version consiste à dire que le food porn, c’est esthétiser la nourriture, la montrer sous un jour très appétissant. Dans tous les cas, le phénomène est le miroir géant de nos cuisines. C’est le dernier verrou de l’intime qui a sauté. Avec les réseaux sociaux, on a commencé à montrer nos familles. On en est presque à montrer nos ébats amoureux. Maintenant on révèle même le contenu de nos assiettes, qui était jusque-là totalement privé. Quelle sera la prochaine étape ?

 

Et vous personnellement, quelle vision avez-vous du food porn ?

Pour moi, c’est du gavage d’images. Un buffet dionysiaque qu’on veut montrer pour rendre jaloux les autres. De l’exhibitionnisme narcissique et forcené, en somme... C’est également un refuge intellectuel, un divertissement. Je pense aussi qu’il ne faut pas oublier un élément très important : la société est aujourd’hui très anxiogène. Pour certains, les religions sont un soutien. D’autres se cherchent des dérivatifs : la nourriture est là pour combler ce vide. 

 

Comment se matérialise le food porn sur les réseaux sociaux ?

Je ne remets pas en cause le fait d'aimer manger. En revanche, je suis critique face à cette mercantilisation de la nourriture qui génère une pseudo tendance. D’un côté, on a les chaînes de télévision qui surmédiatisent la cuisine. La plupart du temps, elles n’y connaissent rien. De l’autre côté, on trouve les réseaux sociaux avec leur lot de bloggeurs, en surabondance, qui se prennent pour des journalistes. Ils se livrent à une course à l’image pour avoir le plus de followers possibles. En dévoilant ce qu’ils mangent, ils incitent les autres à les suivre. Par ailleurs, ils posent une question : les assiettes ne sont-elles pas devenues notre premier partenaire sexuel ? Au vu des images qu’ils diffusent frénétiquement, il semblerait que oui !

 

Le chef prend une place particulière dans le food porn ?

Pour les instagrameurs, le graal est de prendre un selfie avec un chef de cuisine renommé. Les chefs sont magnifiés par les réseaux sociaux. Ils deviennent un fantasme collectif. Les chefs de 2018, ce sont les nouveaux Brad Pitt. Ils sont devenus des vrais modèles sociaux.

 

Les réseaux sociaux ont aussi produit #BalanceTonPorc.

J’ai cherché à comprendre pourquoi #MeToo aux États-Unis prenait le nom de #BalanceTonPorc en France. J’y vois une référence à l’œuvre de Michel Pastoureau (Le Cochon, Histoire d’un cousin mal aimé). Il montre que le cochon est la bête la plus proche de l’homme. L’image du porc s’est sexualisée car il est lubrique et glouton. Ainsi, l’homme qui mange salement et ne peut retenir ses instincts est assimilé au porc. C’est en tout cas ma théorie pour l’explication de ce hashtag.

 

Vous voyez également AdopteuUnMec comme un lieu où « on fait son marché » ?

C’est exactement cela. C’est un vaste catalogue sexuel. L’homme devient un produit consommable comme la nourriture que l’on achète au marché. Sur ce site, la symbolique du caddie est très importante. De la même manière, les hommes y sont présentés comme des denrées alimentaires. On retrouve par exemple la mention « produits régionaux » sur AdopteUnMec. Cela reste tout à fait normal. Il y a une interconnexion : les marques de sexe utilisent la nourriture, et les marques de nourriture font souvent références au sexe. 

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