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Société

#Balance ton porc : le changement, c’est maintenant ?

26/10/2017 - par Clémence Duranton, Delphine Le Goff et Delphine Soulas-Gesson

Après l’affaire Weinstein aux États-Unis, les témoignages de victimes de comportements sexistes ont déferlé sur les réseaux sociaux. Le secteur de la pub et des médias n’est pas épargné. Reste à savoir si ce phénomène mondial et sans précédent se traduira en actes…

Depuis presque quinze jours, sa boîte e-mail ne désemplit plus. Des dizaines et des dizaines de témoignages, de demandes de conseils, voire d’appels à l’aide. En tout, «plus de 250 mails, émanant de femmes dans la pub, mais aussi d’hommes - parfois directement mis en cause - qui ouvrent les yeux, horrifiés», résume Christelle Delarue, fondatrice de l’agence de publicité Mad&Woman et féministe militante. «Il était temps que la honte change de camp», lâche la publicitaire.

 

Maelström de mots-dièse

 

Comme un slogan, le hashtag «claque» et s’imprime instantanément dans les esprits. Depuis le 13 octobre, #Balancetonporc, initié par la fondatrice de la Lettre de l’Audiovisuel, Sandra Muller, ulcérée par les récits d’une trentaine d’actrices incriminant le producteur hollywoodien Harvey Weinstein, ne cesse de faire parler. Pour raconter, se soulager, s’indigner. Une déferlante, un tsunami de tweets qui prend corps à travers le monde dans un maelström de mots-dièse : #MoiAussi, #MeToo, #MyJobShouldNotIncludeAbuse, #denounceallpigs, #YoTambién, #Quellavoltache, #AncheIo, #ichauch.

Florilège : «Grande radio, grand chef qui quelques années avant avait tenté de me violer, me dit : “j’ai pourtant toujours été sympa avec toi” », «Un red chef, grande radio, petit couloir, m'attrapant par la gorge : “un jour, je vais te baiser, que tu le veuilles ou non”», «Le fondateur d’une agence qui fait le buzz me pique mes lunettes, me dit “t’as encore plus l’air d’une salope sans tes lunettes”»… Au-delà des errances du show-biz et des dérapages des politiques, les médias et la communication ne sont pas épargnés dans les témoignages de femmes qui ont eu le courage de dénoncer les comportements de ceux qu’elles ont côtoyés dans leur cadre professionnel.

Conséquences immédiates : dans les médias, le grand méchant Rozon [l'animateur Gilbert Rozon], incriminé par une dizaine de femmes, s’est vu obligé de démissionner. M6 diffusera uniquement trois émissions de La France a un incroyable talent, tournées sans le producteur/juré. Le dirigeant d’un média en ligne a lui aussi été montré du doigt après un post demandant «un plan d’action» alors que plusieurs femmes avaient fait de lui le personnage principal de leurs sombres histoires. Il a fini par opter pour un message d’excuses, publié sur son profil Facebook.

 

Malaise palpable

 

Y aura-t-il un avant et un après #Balancetonporc ? «Que des gens qui bénéficient d’une sorte d’immunité soient incriminés a libéré la parole», commente Patrick Lara, directeur général de Publicis Conseil. Pour autant, il aura fallu du temps... Les écarts des Polanski, Allen ou Strauss-Kahn ne datent pas d’hier. Mercedes Erra, cofondatrice et coprésidente de BETC, se souvient encore, effarée, de cette anecdote : «J’étais présente à une remise de prix pour DSK avant le scandale de New York. Je l’ai sifflé et les gens m’ont regardée, ébahis… Je leur ai dit que nous n’avions pas à remettre un prix à un type pareil ! Tout le monde savait déjà ce qui se passait…»

Sauf que dispenser une parole libérée, ce n’est pas si facile… Malaise dans les médias et la communication ? Les interlocuteurs non disponibles pour répondre sur le sujet ont été nombreux. Le SNJ avoue pourtant avoir été plusieurs fois alerté sur le sujet. «Nous avons connu un cas de cette nature à France Télévisions il y a quelques années. Je ne dirais pas que cette époque est révolue malheureusement, mais il y a plus de retenue aujourd’hui peut-être de la part des journalistes hommes», considère Raoul Advocat, secrétaire général SNJ pour France Télévisions.

Côté publicité, chaque jour voit défiler son lot d’anecdotes sordides en off, alors que les discours officiels sont plus… modérés. «Je pense que si ce genre de cas se présentait, les femmes oseraient parler. Nous sommes épargnés par ce genre de problématique», déclare la DRH d’une grosse agence. Propos contrebalancés par ceux de patrons d’agences. «Chez Publicis nous avons connu un cas de harcèlement il y a trois ans et les sanctions ont été immédiates. L’affaire Kevin Roberts [qui avait déclaré en 2016 que les débats sur l’égalité hommes-femmes dans la publicité étaient dépassés] en est la preuve : après avoir tenu des propos sexistes, il a été remercié par Maurice Lévy en personne. Imaginez ce qui pourrait se passer dans un cas de harcèlement…», souligne Patrick Lara.

Certains patrons disent pratiquer depuis longtemps la tolérance zéro : «Nous avons rencontré un exemple très violent chez BETC et c’est Rémi [Babinet, cofondateur et coprésident de BETC] et moi qui avons raccompagné l’énergumène à la porte le jour-même. On préfère avoir un procès sur le dos que de tolérer ce genre de comportement», confie Mercedes Erra.

 

« Le talent excuse beaucoup de choses »

 

Pour autant, si des cas avérés ont déjà été mis en lumière, et si certains disparaissent du secteur, «le talent excuse beaucoup de choses, soupire Christelle Delarue. Même si les agences sont très féminisées, 3 % des directeurs de création sont des femmes… Le pouvoir des idées n’est pas encore aux mains des femmes, où règne un statut héroïsé du créatif star, dans un entre-soi masculin où les femmes sont soit reléguées à un statut de femme objet ou de femme guerrière - ce qui est aussi un fantasme…». À propos de fantasmes, comme le rappelle Frédérique Agnès, fondatrice de Citizen Republic et auteur de 100 ans de combats pour la liberté des femmes (Flammarion), «on se dit parfois qu’on n’est pas si loin de Mad Men et de ses publicitaires sexistes et libidineux…».

Valérie Accary, présidente de BBDO Paris, pilote pour la France l’initiative «Omniwomen», réseau de femmes transverse à tout le groupe Omnicom, lancé en 2014 par Janet Riccio, vice-présidente executive d’Omnicom. Selon elle, les agences peuvent constituer un terrain favorable aux dérapages : « Dans nos milieux, pub ou média, si tu n’acceptes pas les propos sexistes ou les blagues grivoises, tu n’es pas « cool ». A force de vouloir être cool, on finit par accepter des choses qu’on n’accepterait jamais ailleurs ! Cette frontière floue crée une atmosphère propice au harcèlement », considère Valérie Accary.

Impensable de l’autre côté de l’Atlantique. «Il n’y a pas si longtemps, une histoire de ce genre a éclaboussé WPP en France et la personne incriminée a essayé de partir aux Etats-Unis…, relate un créatif, basé à New York. Raté. Sa candidature n'a pas été retenue. Ici les règles sont strictes : quand tu arrives dans une agence, on t’informe que les blagues salaces sont interdites et que dans l'ascenseur un homme doit se tenir à plus d’un mètre d’une femme...» 

Selon Buzzfeed, un fichier américain «Shitty Media Men», contenant les noms de journalistes et hommes d’influence dans les médias accusés «d’envoyer des invitations pour un déjeuner bizarre», voire de harcèlement ou agression circulerait. Dans les agences françaises, on commence à s’équiper pour lutter. Chez Publicis, « Les bonnes oreilles», lancées il y a trois ans, ont permis de désigner un groupe de collaborateurs volontaires de tous niveaux hiérarchiques prêts à écouter ceux qui n’oseraient pas s’exprimer, alors que chez DDB Paris, le mouvement Omniwomen propose des formations «marketing de soi» pour permettre aux femmes « d’oser être, dire et demander ». BBDO va également désigner des gens à qui se confier en toute confidentialité.

«Les entreprises, de leur côté, s’emparent de ces sujets. Des sociétés comme BNP Paribas ou Cetelem ont fait appel à nous pour des ateliers anti-sexisme», se félicite Laurence Beldowski, directrice générale de Communication & Entreprise, qui a lancé récemment une tribune «No more clichés» au sein du collectif «Toutes femmes, toutes communicantes».

 

« Parler c'est protéger »

 

La vague #Balancetonporc va-t-elle permettre d’accroître la vigilance ? Valérie Accary, présidente du groupe, a alerté l’AACC, demandant l’ouverture d’une discussion avec des patrons d’agences. Côté médias, chez Radio France, les collaborateurs ont reçu, le lundi 16 octobre, un communiqué interne, titré «Discrimination, harcèlement : parlez-en», rappelant que «l’actualité autour de l’affaire Harvey Weinstein nous rappelle à quel point tout acte de harcèlement, sexuel ou non, et de discrimination est traumatisant pour les victimes [et] montre l’importance de réagir efficacement et rapidement».

On sent néanmoins sourdre, chez certaines, une inquiétude : que le phénomène #balancetonporc fasse pschitt… «Cela m’étonnerait que ce qu’il se passe actuellement soit vraiment suivi d’effets, les directions étant toujours très masculines», pense Dominique Pradalié, secrétaire générale du SNJ et rédactrice en chef à France 2. D’autres se montrent plus optimistes, comme Mercedes Erra : «On a montré aux victimes qu’elles n’étaient pas seules, et elles parlent. Parler c’est protéger». Christelle Delarue, elle, en appelle «à plus de sororité féminine, à une véritable politique RSE en agence, avec la mise en place de chartes éthiques, de chartes d’égalité salariales, d’égalité des statuts de pouvoir, de représentation dans les conseils d’administration». «Il est certain que le phénomène va retomber mais il doit atterrir quelque part sans chercher à tout dynamiter ! La responsabilité est collective. Si on ignore le phénomène, ça nous explosera à nouveau à la figure», prévient Valérie Accary. Et c’est avec une formule toute publicitaire que Christelle Delarue synthétise ce que devrait être l’après «#balancetonporc» : «L’enjeu, c’est que tout le monde comprenne définitivement que les femmes doivent être à table, et plus jamais au menu»

explique un créatif de l’autre côté de l’Atlantique.

#Balancetonporc, une déferlante

Les chiffres donnent le tournis. Près de 335 300 messages reprenant  le hashtag #balancetonporc  ont été publiés sur les réseaux sociaux entre le 13 et le 18 octobre, selon une étude Odoxa-Dentsu Consulting réalisée pour France Info et Le Figaro. Sur l'ensemble de ces messages, 17 000 témoignages d’agression et de harcèlement ont été recensés. 61,6% des messages ont été émis par des femmes et 38,4% par des hommes. 57% des Français se disent favorables à l'initiative #balancetonporc (et 72% chez les 18-24 ans). À l'inverse, 42% estiment que cette initiative est « une mauvaise chose car ces messages ne sont pas de vrais témoignages, mais des dénonciations non vérifiées qui peuvent donner lieu à tous les dérapages (calomnies, vengeances) » (55% chez les 65 ans et plus).

 

 

Rodolphe Oppenheimer, psychanalyste et auteur de Peurs, angoisses, phobies, par ici la sortie ! (Éditions Marie B)

« Les métiers d’exposition créent de la transgression »

« Les métiers d’expositions, que ce soient le show-business, les médias, la publicité ou la politique sont des professions qui peuvent faire rêver hommes et femmes – on peut rêver de devenir rock star, présentateur…- , des métiers d’exposition. Une exposition qui peut engendrer de la transgression, donner l’impression que l’on peut tout se permettre, comme on a pu le constater dans le champ politique, par exemple. Mais au-delà de ces sphères professionnelles particulières, je me pose la question de la caissière à 1100 euros par mois qui subit du harcèlement sexuel et n’a pas un accès aussi aisé aux médias que d’autres femmes… Le phénomène soulève, quoi qu’il en soit, un grand nombre de questions sociétales ».

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