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Environnement

Jean-Louis Missika : « L’utopie urbaine est une utopie de contrainte »

30/04/2018 - par Amaury de Rochegonde

Jean-Louis Missika, 67 ans, sociologue des médias, est adjoint à la maire de Paris, chargé de l’urbanisme, de l’architecture, des projets du Grand Paris et du développement économique de la capitale. Il explique en quoi l’utopie d’aujourd’hui est un rêve éveillé.

Cinquante après mai 1968, l’utopie est-elle dans la ville intelligente ?

Jean-Louis Missika. Ça ne fait pas rêver… Mai 1968 était une utopie sociale. La smart city reste une utopie technologique, avec toute la froideur de la technologie. Certains disent qu’il faut parler de ville vivante, résiliente… Il y a une dimension qui renvoie plus à de l’angoisse, du fait du réchauffement climatique et de ses conséquences pour les villes. En changeant de période historique, on a changé de monde. Il y avait, en 1968, une forme d’innocence qui a disparu. Je dis peut-être cela parce que j’ai connu mai 68, mais je ne vois plus cette espèce de force vitale, d’espérance, d’insouciance. Nous pensions que le monde nous appartenait, que rien de grave ne pouvait nous arriver.



Le slogan de 1968 qui vous parle encore… ?

« Tout, tout de suite », « Vivre sans temps mort, jouir sans entraves », « Ouvrez les yeux, fermez la télé », ou le célèbre « Sous les pavés, la plage », mais celui-là, nous l’avons réalisé… Je suis stupéfait par les interprétations que je lis de la Nouvelle Droite. Mai 1968 a été un soulèvement de la jeunesse et des salariés autour d’une aspiration à la liberté, l’égalité, de justes rémunérations…



Que peut-on attendre de la ville numérique ?

Beaucoup de services urbains – la cartographie avec Google Maps, ou l’intermodalité pour choisir le meilleur transport -, ont été condensés sur le smartphone. Ils rendent la ville plus facile, même s’ils créent une coupure entre ceux qui savent s’en servir et les autres… La ville numérique se caractérise aussi par l’arrivée des robots, de routes connectées et de capteurs. Ce ne sont plus les individus qui sont concernés, mais la ville dans son identité globale. À ce titre, le partage des données est un sujet décisif. Il est scandaleux que Facebook puisse avoir autant d’informations sur un individu et que celui-ci n’en ait pas le contrôle. Mais si vous projetez cela à l’échelle d’une ville, cela veut dire que M. Zuckerberg deviendra maire de toutes les villes du monde. Si, en tant que responsable politique, vous n’avez pas accès à la data de mobilité, vous êtes aveugle. On le voit avec les opérateurs de vélo en free floating qui refusent de partager leurs données. C’est inacceptable, aussi bien de la part de Facebook que d'Uber, Tesla ou Amazon. Le rapport de forces doit être construit aujourd’hui, pas demain… On est loin de l’utopie.

 

Les réseaux sociaux sont-ils une menace ?

L’affaire Cambridge Analytica est un moment clé. Les auditions de Zuckerberg devant le Sénat américain ont été terrifiantes. Facebook ne se rendait pas compte de la dynamite qu’il manipulait. En même temps, c’est difficile d’en vouloir à la génération des natifs du numérique de ne pas avoir compris que le fait de donner ses infos était dangereux. Le besoin de régulation est massif. Il va falloir encadrer, vérifier… La souveraineté numérique devient un enjeu majeur. Le temps du far west est terminé. Vient le temps de la vraie régulation. Et pas de l’autorégulation et promesses non tenues par les Gafa. Longtemps, les États-Unis ont considéré que la volonté de régulation des Européens était une forme de protectionnisme déguisée. Mais aujourd’hui, ceux qui pensaient que le laisser-faire était une solution ont compris que ce n’était plus possible. Il faut mettre en place des dispositifs contraignants. 

 

Lesquels ?

 La France a joué un rôle pionnier avec le concept de données d’intérêt général. Il faut l'étendre à une série d’acteurs privés non contractualisés avec les pouvoirs publics. Les données d’Uber ou des opérateurs de free floating sont vitales pour une autorité de régulation de la mobilité.

 

Clear Channel a passé un accord avec Brut pour diffuser des vidéos à Rennes. Êtes-vous favorable à la multiplication des écrans dans la ville ?

Non. Je ne suis pas contre l’affichage numérique, mais je suis hostile à la vidéo, trop intrusive. Les automobilistes peuvent être distraits : à Paris, les écrans dans les vitrines sont parfois dans l’axe des rues. Le slow motion me paraît plus acceptable. Une ville comme Paris doit se distinguer des grandes métropoles asiatiques par une approche plus distanciée par rapport à cet envahissement de la vidéo et des écrans dans l’espace public.



N’y-a-t-il pas un risque que les technologies rêvent la ville pour nous ?

Les ruptures technologiques qu’ont représenté le smartphone, le jeu vidéo ou la réalité augmentée et virtuelle ont des effets de sidération sur une génération, jusqu’à ce que la technologie soit absorbée, que son suc socioculturel soit pressé et que les gens s’aperçoivent de ses limites et de ses risques. La génération d’après aura une autre approche. Je n’exclus pas que Facebook connaisse le début d’une dégringolade. Qui se souvient de Myspace ? L’appropriation sociologique de ces outils est loin d’être maîtrisée. Peut-on rêver sans ces outils ? Je pense que oui. L’utopie urbaine existe, mais c’est une utopie de contrainte. Si l’on en croit les spécialistes du réchauffement climatique, la messe est dite : nous n’arriverons pas à inverser la tendance. Il faut une sorte d’inconscience, de rêve pour vouloir rendre la ville et la planète vivables, transmissibles à nos enfants et petits-enfants. C’est ça la nouvelle utopie.



C’est ce qui conduit au vélo…

C’est une utopie qui conduit au vélo, à la marche à pied, à préférer le bois au béton, à l’agriculture urbaine et biologique, aux circuits courts, au commerce équitable, au réemploi, à la réinvention de la démocratie locale, à la blockchain… Le champ est immense. Le modèle économique, tel qu’il existe, est condamné. Certains, comme l’administration Trump, font tout pour qu’il perdure. Souvent, l’utopie est une question de vie et de mort.



Est-ce que la pub est encore un bon modèle de financement des services à la ville ?

Le modèle a du plomb dans l’aile. On met en place des dispositifs de partenariat entre les secteurs public et privé plus ambitieux. « Réinventez Paris », était un appel à projets urbains innovant dans la façon de créer des aménités dans la ville. Le naming permet aussi d’avoir des compléments de financement, comme on l’a vu avec l'AccorHotels Arena à Bercy. La pub elle-même a besoin de se réinventer. Pourquoi pas des publicités peintes ? Le caractère unique est important dans l’espace urbain pour lutter contre l’uniformisation des villes-mondes. Je suis stupéfait par les spots à la télé. On sait que l’automobile est un problème en ville : elle pollue, encombre – plus de 50 % de l’espace est occupé par des véhicules pour 13 % des déplacements. Pourtant, à chaque fois qu’on voit une pub pour une voiture dans la ville, elle est toujours toute seule. De quel monde nous parle-t-on ? De celui des trente glorieuses ? Internet, parallèlement, met en péril les marques et les gens sont à la recherche de sens. La prise de conscience collective suffira-t-elle ? Quand je vois la levée de boucliers pour la piétonisation de 3 km de bitume à Paris, je me demande si les gens ont conscience du chemin qu’il reste à parcourir.



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