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Fiction

La tendance est à l'uchronie

11/10/2017 - par Delphine Le Goff

La caméra explore le temps. Si la dystopie, invention de mondes imaginaires cauchemardesques, a fait le succès de séries comme La Servante Écarlate ou Black Mirror, l'uchronie, elle, part dans le passé pour modifier notre présent. Un genre fictionnel qui n'exclut pas quelques dérapages...

Ces enfants chéris de la fiction américaine raffolent des intrigues où l’on croise le fer, où l’on lutte à mort, où l’on se vautre avec délices dans l’hémoglobine. Qui vit par le glaive périt par le glaive ? David Benioff et D. B. Weiss, créateurs adulés de l’ultraviolente Game of Thrones, ont dû affronter une vague d’hostilité sans précédent à l’annonce de leur future création, la série Confederate. La production à gros budget de HBO repose sur un principe narratif pour le moins osé : les Sudistes l’ont emporté sur les Nordistes, et l’esclavage a été institué et légalisé, au point d’avoir toujours cours au XXIème siècle.

Audacieux. Ou scandaleux, selon les nombreux internautes ulcérés, qui appelaient à son annulation pure et simple sur les réseaux sociaux avec le mot-clé #NoConfederate. Il est vrai que le projet paraîssait d’un goût discutable après les flambées de violences de Charlottesville, où les suprémacistes blancs défilaient avec des drapeaux confédérés… Mauvais timing pour la future série, qui surfe pourtant sur une distorsion temporelle furieusement dans l’air du temps : l’uchronie.

Sociétés cauchemardesques

Avec des si, comme le veut l’expression populaire, on mettrait Paris en bouteille. Avec des si, on peut aussi, grâce l’uchronie, réécrire le passé, et par conséquent, notre présent. Dans la famille des principes fictionnels, l’uchronie [alternative history en anglais] est sœur de la dystopie, qui fait les beaux jours des Servante Ecarlate et autres Black Mirror, et qui, elle, invente des sociétés imaginaires contre-utopiques et cauchemardesques.

Deux genres qui flirtent allègrement avec la science-fiction [SF]. Dont le plus imaginatif d’entre eux, Philip K. Dick, a écrit l’un des sommets : Le Maître du Haut Château. On y dépeint un monde dans lequel l'Allemagne nazie et l'Empire du Japon ont remporté la Seconde Guerre mondiale et l’on y suit, dix ans après, les tribulations de personnages pris dans cette gangue totalitaire. Le livre culte, considéré comme un sommet uchronique par les amateurs, a été adaptée en série par Amazon en 2015. Décidément…

Les horloges s’affolent dans la tête des scénaristes. Timeless marche dans les pas d’agents américains, engagés dans une course-poursuite à travers les siècles contre des terroristes qui ont dérobé une machine à remonter le temps. Un épisode de la quatrième saison de Person of Interest explore tous les scénarios possibles après des incursions temporelles maladroites. Quant à 22.11.63, énième adaptation de Stephen King lancée en 2016 sur Hulu, elle met en scène James Franco, dans le rôle d’un homme ordinaire, prof de lettres dans une ville de l’Amérique profonde, que l’on charge d’emprunter un portail temporel pour empêcher l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, le 22 novembre 1963.

Loi de Godwin

La dystopie est à la mode, et il existe des modes dystopiques. Les variations autour de l’assassinat de JFK en sont l’une des figures stars. Tout comme les extrapolations à la K.Dick autour de la victoire nazie, qui constitue le numéro 1 absolu de l’exercice dystopique. À tel point que la bible en ligne de la culture pop et geek TV Tropes évoque une « Loi de Godwin du voyage dans le temps », qui veut que la victoire des nazis soit le résultat le plus probable de presque toute modification du passé ».

Cette tarte à la crème fictionnelle côtoie les fantaisies antiques ou les intrigues en jupons de l’Ancien Régime. « Dis-moi quelle époque tu choisis, je te dirais qui tu es », expliquent en substance Stéphanie Nicot et Éric Vial, spécialistes de la SF et auteurs de l’article Les seigneurs de l'histoire – Notes sur l’uchronie : « À moins de vouloir faire œuvre de combat, l'auteur doit choisir des évènements sur lesquels il s'est formé un large consensus (par exemple la Seconde Guerre mondiale) ou pour lesquels les passions se sont quelque peu éteintes (l'assassinat d'Henri IV ou celui de Jules César). À partir de là, aucun développement ne choquera le lecteur. Essayez en revanche d'écrire une uchronie sur la guerre d'Algérie, sur Vichy ou sur la Révolution française, et vous aurez manifestement un pamphlet, un livre à thèse, ou du moins, une œuvre militante »

Insight

Militante ? Strictement divertissante ? Si la caméra explore le temps, elle explore aussi les registres. La dystopie la plus connue, la plus populaire, Retour vers le futur, n’a pas beaucoup d’autre prétention que de jouer avec délectation sur les répercussions d’un voyage temporel, pouvant mettre en péril la naissance de Marty McFly, ses relations avec sa petite copine, son futur professionnel. Voilà ce que l’on appelle un « insight » : qui n’a jamais rêvé de pouvoir modifier son passé pour ne pas se laisser faire par les caïds de l’école dans la cour de récré, éviter de s’enfermer dans une voie de garage, ou dire à un être disparu qu’on l’aimait ? Que ce soit pour la petite ou la grande histoire, la beauté de la dystopie réside sans doute dans cette phrase du critique de SF Jacques Goimard : « Toucher à notre passé, c’est toucher à presque tout ce que nous sommes ».

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