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Société

Place aux jeunes… vieux !

10/07/2017 - par Delphine Le Goff

Ils ont le teint frais, des corps juvéniles mais des goûts qui sentent la naphtaline, un langage suranné et des vies de bonnets de nuit. Sexe, drogue et rock n'roll, très peu pour eux. Les «jeunes vieux» vont-ils dominer le monde?

Ça pourrait être un extrait des Caractères de La Bruyère. Si l’ouvrage, sous-titré «Les Mœurs de ce siècle», était paru en 2017: «Ils portent des doudounes Uniqlo sans manches qu’ils gardent en réunion, décrit Gabriel Gaultier, président de Jésus et Gabriel. Ils préfèrent te prévenir qu’ils sont cash quand ils sont juste sur le point de donner leur avis. Ils s’embrassent au lieu de se serrer la main. Et ils sont souvent exténués à force de faire “bouger les lignes”. Dans leur regard, on sent qu’ils pensent très fort à la retraite.»

Place aux jeunes? Ou plutôt, place aux jeunes… vieux? Corps juvéniles mais aspirations pépères, nos jouvenceaux affichent des goûts d’un autre temps, aiment à employer des expressions surannées, et vivent comme des bonnets de nuit. Notre président lui-même, célébré pour le dynamisme de ses 39 printemps, traîne avec Line Renaud et Stéphane Bern, parle de «poudre de perlimpinpin», avoue kiffer Télématin et aime à s’époumoner sur «Gabrielle» de Johnny. Dans un billet paru dans Slate, la journaliste et romancière Titiou Lecoq, trentenaire, s’étonne: «Emmanuel Macron, en termes de référents culturels, ne fait pas partie de notre génération. Je peux me reconnaître en lui parce qu’il y a une vieille dame qui sommeille en moi, mais on est très loin d’un Obama à la française.»

«Le temps des copains»

Gabriel Gaultier, qui a pratiqué l’état-major d’Emmanuel Macron –son agence a contribué à la campagne présidentielle– ne dit pas autre chose: «C’est vrai que Macron est symptomatique de l’émergence d’une génération de gens physiquement jeunes mais avec des phrasés, des comportements et des idées de générations qui les précèdent. La photo de Macron à vélo au Touquet avec son écharpe est révélatrice: on pense à cette série des années 60 “Le temps des copains”.»

«Quand on est jeune, on aime le fun», tintinnabulait une publicité des années 80 pour un déodorant en spray. En 2017, cela n’est visiblement pas le cas de tout le monde. «La jeunesse échappe largement au cliché “sex, drugs and rock n’roll”, lâche Brice Garçon, vice-président de TBWA Groupe. La France reste un pays de vieux: on vend bien des charentaises Damart chez Colette. Quand on regarde ce que les gens téléchargent sur Deezer le soir de la Saint-Sylvestre, c’est du Émile&Images, Abba, Gloria Gaynor… On ne peut pas dire de la jeunesse française qu’elle soit fort jeune.»
Nicolas Chemla, auteur de L’Anthropologie du Boubour (Editions Lemieux), planneur stratégique, se souvient de ses «premières présentations en 2002, sur les jeunes nés entre 1980 et 1985: déjà, ils estimaient que l’autorité était une bonne chose, la fidélité ultra-importante, avec comme valeurs cardinales travail, famille santé… Un conservatisme bien éloigné des valeurs d’exploration et d’aventure que l’on prête à la jeunesse…»

Mais n’aime-t-on jamais tant les vieilleries qu’au sortir de l’enfance? C’est l’explication suggérée par Bertrand Burgalat, patron de Tricatel. Le très stylé producteur/musicien/chanteur, qui vient de sortir un nouvel album, Les Choses qu’on ne peut dire à Personne, estime tout bonnement qu’«avoir des goûts désuets, c’est l’apanage de la jeunesse: les Rolling Stones étaient avant tout de grand amateurs de blues… C’est quand on vieillit que l’on veut avoir l’air jeune.»

Ado nostalgie

Quand survient donc ce moment charnière où, comme l’explique Sébastien Genty, directeur général adjoint de DDB en charge des stratégies, la nostalgie s’insinue comme un opiacé? «On dit que les deux sentiments les plus forts sont l’amour et la nostalgie, la nostalgie étant plus forte que l’amour, car elle est l’amour du passé… Il y a de cela chez ces “jeunes vieux”, qui expriment aussi un désir de sortir du flux, de se reconstituer une liberté, de remettre de la poésie dans les choses en utilisant les mots du passé, en résistant au diktat de la nouveauté permanente.»

La nostalgie, dit-on pourtant, n’est plus ce qu’elle était. Schnock, «mook» à succès lancé en 2011 se présente comme «La Revue des Vieux de 27 à 87 ans». Mais nie adopter un positionnement radoteur: «Nous voulions nous approprier une époque passionnante, en gros Les Trente Glorieuses, pour en trier la substantifique moëlle et, en creux, parler du présent. En ne disant pas “C’était mieux avant” mais “Ça pourrait être mieux aujourd’hui”», explique Christophe Ernault, le quadragénaire rédacteur en chef de la revue. Selon lui, «le recyclage a cela de formidable pour l’industrie culturelle qu’il ne coûte pas cher et peut rapporter gros. Paradoxalement, l’atomisation des moyens de diffusion, phénomène ultramoderne, favorise une rumination quelque peu rétrograde».

Un recours au flashback qui permet aussi, selon Nicolas Chemla –lequel cite une récente pub pour les skateboards Tealer reprenant un vieux cliché de Chirac– de se protéger en se lovant dans les greniers d’antan. «On se trouve devant une génération Walking Dead, des jeunes qui ont vécu dans l’alerte permanente, le catastrophisme, mais sont aussi confronté à une sorte de police digitale qui juge en permanence, fait craindre le faux pas et renforce l’immobilisme.»

La faute aux parents

Gabriel Gaultier, lui, impute la faute aux «vieux» des jeunes –entendez leurs parents: «C’est un comportement issu de la crise, qui fait vivre chacun en concurrence avec son voisin. Ce sont les parents qui ont fait les jeunes vieux. Ils leur ont fait prendre des cours d’anglais dès la maternelle avant de flipper en voyant les classements des meilleurs lycées dans l’Express. À 16 ans, ils savent ce qu’ils vont faire. À 25 ans, ils sont endettés pour un appartement. Résultat, le jeune ressemble à son père –comprendre: il ne veut pas avoir un niveau de vie inférieur. Ça n’a rien à voir avec la nostalgie.»

Devant ces néojeunes, le rédacteur en chef de Schnock avoue quant à lui ressentir… une forme d’effroi: «Il faut se méfier de ces jeunes vieux. Regardez ce qu’ils ont fait à nos “vieux vieux” de l’Assemblée. Les pauvres… Ça et la canicule…»

Entretiens



Gabriel Gaultier, président de Jésus & Gabriel :

«Cette génération de jeunes déjà vieux est en décalage avec la France réelle»



Emmanuel Macron est-il le premier président «jeune vieux»?

Gabriel Gaultier: C’est vrai que Macron est symptomatique de l’émergence d’une génération de gens physiquement jeunes mais avec des phrasés, des comportements et des idées de générations qui les précèdent. Un point intéressant: dans son livre-programme «Révolution» (quand même!), Macron commence par parler de sa grand-mère sur trois chapitres. On imagine mal Karl Marx ou Guy Debord mélangeant leur grand-mère et la révolution. Lui, oui, et c’est ça qui est génial: c’est de dire «attention on va faire bouger les lignes, on va renverser la table» et de te mettre Bruno Lemaire et François Bayrou au gouvernement. Et tout cela avec une totale et désarmante sincérité.

Mais rien n’arrive par hasard: il y a eu durant les deux années qui ont précédé les élections une envie forte d’une partie des classes moyennes et de la grande majorité des classes aisées de voir un premier de la classe à la tête de l’État, quelqu’un qui leur ressemble enfin, quelles que soient ses idées. Il y a d’abord eu Juppé (un vieux-vieux, lui) puis Macron. Une envie d’enthousiasme et de mesure à la fois. En comparaison, Hollande était bien plus moderne avec ses femmes en double, ses lâchetés, sa lose compulsive. On l’a mal jugé: il y avait du Houellebecq sous ces apparences de Père Dodu.

Pour en revenir à cette génération des jeunes déjà vieux, ce qui frappe tout de même, c’est le décalage avec la France réelle. Et là, attention le clash va être très, très rude. Notamment avec les vrais jeunes qui ne vivent pas dans ce décalage et qui maîtrisent mieux les lois de la réalité à défaut de parler le langage des maîtres.

 

On dit souvent que la publicité est un milieu dans lequel il n’y a pas de mémoire, pas d’histoire publicitaire, qu’il y règne un jeunisme ambiant, etc. La pub est-elle néanmoins pourvoyeuse de «jeunes vieux»? Ou plutôt de «vieux jeunes»?

G.G. La volonté de faire consensus règne partout chez nous. Et cette volonté, elle est issue de la crise. Pas de vague, il faut payer les crédits. Mais notre métier, ce n’est pas de faire consensus, c’est d’émerger par de la différence. Et pour cela il faut garder un regard neuf quelle que soit sa génération, et prendre des risques, tout le temps, ce qui est incompatible avec la peur de régresser socialement.

 

Quels sont selon vous les «jeunes vieux» par excellence?

G.G. Bruno Lemaire. Il a l’air d’avoir 15 ans de plus que Nicolas Hulot alors que c’est le contraire.

 

 

Christophe Ernault, rédacteur en chef de Schnock: 

«Ce qu’on appelle “jeune vieux” peut parfois aussi se traduire par “tête à claques”»



Quel regard portez-vous sur notre nouveau président célébré urbi et orbi pour sa jeunesse, mais dont les goûts vont de Télématin à Johnny en passant par Aznavour (en couverture de Schnock d'ailleurs)? A-t-on affaire à un specimen de jeune vieux?

Christophe Ernault: Complètement. Et sans remettre en cause la sincérité de ses goûts, on est clairement revenu du côté Chirac posant avec son walkman pour faire jeune. Aujourd’hui, il faut faire «vieux» quitte à descendre les Champs dans un véhicule militaire. Mais là il joue aussi sa street credibility face à des épées tordues comme Poutine et Trump.

Quand vous avez fondé Schnock, quel parti-pris aviez-vous en tête? Nostalgie? Redécouverte de pépites anciennes?

C.E. On voulait s’approprier une époque passionnante, en gros Les Trente Glorieuses, pour en trier la substantifique moelle et, en creux, parler du présent. La nostalgie en soi n’est pas vraiment notre problème. Par exemple, j’avais à peine un an quand est sorti Les Galettes de Pont-Aven, l’ultime film Schnock. Ce n’est pas par nostalgie que j’en parle, c’est parce que c’est bien.

Vous disiez vouloir vous adresser aux branchés de 7 à 77 ans. Quel profil a votre lectorat?

C.E. On n'a jamais dit «branchés». D’ailleurs, de ce que l’on sait de nos lecteurs, c’est qu’ils sont plutôt provinciaux et ont plutôt 77 que 7 ans… Mais j’ai vu des enfants feuilleter la revue, parce que l’objet est ludique et qu’il y a des images. On prend tout.

Pensez-vous que les jeunes vieux croissent et se multiplient aujourd'hui? 

C.E. C’est tout le paradoxe de nos générations. Le syndrome «Tanguy». Entre des carrières professionnelles plus éclatées, plus tardives et des vies personnelles à l’avenant, on reste «jeune» beaucoup plus longtemps que nos parents. Mais nos artères, non.

Internet et l'accès qu'il offre à toutes sortes d'archives (les vieux Apostrophes de l'INA...) favorise-t-il cette «tendance»?

C.E. Bien sûr. Le recyclage a ça de formidable pour l’industrie culturelle qu’il ne coûte pas cher et peut rapporter gros. Paradoxalement, l’atomisation des moyens de diffusion, phénomène ultramoderne, favorise une rumination quelque peu rétrograde. Y aura-t-il une nostalgie de 2017? Du genre: «Tout ça ne vaut pas l’époque de Macron!»… C’est ça la question!

Être un jeune vieux, est-ce plus branché que d'être un vieux jeune?

C.E. Le mot «branché» était déjà ringard à l’époque où il est apparu. Je sais, j’y étais. Tout dépend de ce qu’on appelle «jeune vieux» qui peut parfois aussi se traduire par «tête à claques». Quant aux «vieux jeunes», il n’y a plus que ça. Les bancs publics ne servent plus à grand-chose.

La posture «jeune vieux» correspond-elle à une posture nostalgique? À une revendication de liberté face au culte de la modernité, de la nouveauté?

C.E. En quelque sorte. Mais, une fois de plus, et prenons un domaine précis, grave, si c’est pour revenir sur des acquis politiques notamment et surjoué le côté «réac», on ne parle pas de la même chose… Et je le dis d’autant plus que j’ai bien noté, depuis six ans qu’on existe, un certain malentendu avec la revue de la part de quelques lecteurs. On en joue évidemment. Pour garder le charme du «démodé». La nostalgie de l’Algérie française et des aiguilles à tricoter détournées de leur usage, c’est pas du tout notre truc. Notre tri est très sélectif. Il est donc moderne.

 Qui sont selon vous les jeunes vieux par excellence?

C.E. Macron est vraiment un bon exemple. D’ailleurs, il s’est entouré d’un semblable, voire d’un rival du genre, à Matignon, Édouard Philippe, avec son look hybride cool/straight, chauve/barbu qui aime les polars et cite Cyrano, fan apparemment de Springsteen et de boxe. Ils ont d’ailleurs et l’un et l’autre un côté parfois goguenard dans leur expression dont je me méfierais si j’étais amené pour des raisons que j’ignore à négocier quoi que ce soit avec eux…

 

Propos recueillis par D.L.G.

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