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Chronique

Le bel émoi des mots de mai

15/05/2018 - par Gilles Deléris, fondateur et directeur de la création de l'agence W

Le métronome des décennies bat la mesure des héritages et des reniements. Mai 68 est un marqueur temporel qui réveille les émotions d’une génération désormais en retraite. Que reste-t-il de son effervescence, du joyeux tintamarre et de la transformation que les événements ont provoqués ?Les économistes, les politologues, les sociologues en débattent. Les uns dénoncent la chienlit que ces événements semblent avoir partout installée. Pourtant, « La chienlit, c’est lui » (1), avaient répondu les étudiants. Cinq décennies plus tard, Mai 68 serait la cause de tous nos maux. « Soyons réalistes, demandons l’impossible » (1), se souviennent les autres. Eux déplorent un « Retour à la normale » (1), tant les acquis sociaux et les avancées sociétales sont battus en brèche. Ils regrettent l’âge d’or et l’utopie que cette révolte incarnait. Les deux camps s’accordent sur un point. De l’eau a coulé sous les ponts et toute analogie serait anachronique.
Un héritage solide
Pourtant, un domaine traverse nos imaginaires sans rien renier de cette époque. Sur les murs, dans les cortèges, dans les facultés occupées, l’insolence situationniste, le calembour révolutionnaire, la poésie lettriste des révoltes estudiantines s’imposent comme le langage commun. Il a pris toute sa mesure dans les Ateliers Populaires des Beaux-Arts. « La police s’affiche aux Beaux-Arts. Les Beaux-Arts affichent dans la rue » (1) pouvait-on lire alors dans les rues du Quartier latin. 
Il y a dans cette attention portée au sens, à défaut de l’orthographe – « l’ortografe est répressive » (1) –, un héritage solide, comme si, de génération en génération, les jeunes gens rageurs et enragés transmettaient aux suivants l’espéranto de l’agitation, la langue officielle de leurs combats. « Murs blancs, peuple muet » (1), « Rêve générale » (2), apparaissent dans les manifestations, brandis sur des pancartes ou tracés sur les murs, dessinés avec la même énergie et les mêmes outils, comme des slogans éternels que seule une datation au carbone 14 permettrait d’attribuer à l’un des 50 derniers printemps.
Il faut dire que la loi, dix ans après 68, a encadré l’expression libre d’une manière radicale, conditionnant les mètres carrés disponibles au prorata du nombre d’habitants. Le gouvernement giscardien a préféré réserver l’espace à la publicité plutôt qu’aux trublions révolutionnaires. Les espaces ont été normalisés, aseptisés par un mobilier urbain qui jalonne tous les villes et les villages de France, où, sous une vitre de protection, les affichettes du club de pétanque côtoient celles de la prochaine foire à la saucisse. Difficile, dans ces conditions, de donner sans rire et sous verre toute la mesure de sa colère.
Humour de jeunesse

À défaut d’afficher, il reste donc les murs, les vitrines, les porches tagués en catimini et dans l’urgence. L’esthétique n’est pas au programme mais l’esprit est au rendez-vous. Tracés à la bombe, ces écrits sont des cris de rage qui sonnent comme des mantras au charme adolescent. Ils ont de la sève et de l’humour. Ils dramatisent sans esprit de sérieux. Ils réveillent en nous une jeunesse effervescente et impudente. « Oui, mai ! » (3) peut-on lire ces jours-ci dans Paris, invitant chacun à se souvenir. « En mai, pête ce qu’il te plait… » (3) poursuit le combat. Plus loin, « On travaillera quand on sera morts » (3), le dispute à « Lacrymocratie de merde » (3).
Même les Black Blocs, qui ne font pas rire grand monde, parlent la même langue : « Sous les K-Way, le hammam » (3), oubliant en passant qu’ils citent une enseigne alors qu’ils ont plutôt tendance à les démonter. Ils poursuivent : « En cendres, tout devient possible » (2) et s’en prennent à McDo… Dans les facs occupées par les étudiants, la syntaxe et le style sont aussi respectés. On travaille les allitérations et les alexandrins avec soin : « Non à la sélection, oui à l’insurrection » (3). Sur une porte des WC de Normale Sup, à Lyon, écrite rageusement au marqueur, j’ai lu ce mois-ci cette inscription : « Toilettes occupées, expulsion en cours » (3). Ça m’a fait ma soirée. Tant que l’imagination aura droit de cité, il restera de l’espoir !

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