#StrategiesLes15 / Renaud Le Van Kim
Rémy Buisine et Hugo Travers ont tous les deux moins de 30 ans et utilisent les codes des réseaux sociaux pour raconter la société française ou donner leur point de vue sur l’actualité.

Rémy Buisine s’est fait connaître un soir d’avril 2016 Place de la République à Paris. Muni d’un simple smartphone, il couvrait alors le mouvement de Nuit debout sur Périscope. Pas tout à fait journaliste, il donnait – de manière inédite - la parole aux acteurs du mouvement. Une immersion qu’il poursuit aujourd’hui pour Brut le premier média social français lancé à l’automne 2016 [Renaud Le Van Kim en est cofondateur].

Hugo Travers, lui, a 20 ans. C’est un journaliste d’actu 3.0. Passionné par la chose publique, il éditorialise la vie politique pour les membres de sa communauté qui ne cesse de grandir, via Hugo Décrypte. Et change de support digital (Youtube, Instagram) au grés des sujets abordés.

Dialogue entre deux millennials autodidactes qui questionnent les fondements mêmes de la fonction journalistique.



Avez vous l’impression de réinventer les pratiques journalistiques ?

Rémy Buisine. Réinventer, je ne sais pas. Disons qu’on les fait évoluer. A mes débuts sur Périscope lors de Nuit Debout, je faisais cela comme un hobby. Je n’avais ni carte de presse, ni contrat de travail dans le domaine journalistique. J’avais donc tendance à dire que j’étais dans une approche journalistique mais que je n’étais pas journaliste. En intégrant la rédaction de Brut, en côtoyant des journalistes au quotidien, c’est différent.

Hugo Travers. La question n’est pas tellement de savoir si on se considère –ou pas – comme journalistes (je n’ai pas de carte de presse par exemple). Il s’agit davantage des formes et de la production de contenus que nous allons créer. Je considère que je fais du contenu qui vise à informer les jeunes sans me poser la question de savoir s’il s’agit du journalisme.



Dans les médias sociaux, le public est au cœur du processus. Quel lien entretenez vous avec lui ?

H.T. Pour ma communauté, la sincérité dans la démarche est fondamentale. Nous sommes aujourd’hui dans un moment de grande défiance vis à vis des médias traditionnels. Ils sont souvent accusés de collusion avec le pouvoir. Le fait d’avoir un jeune comme moi qui s’adresse avec des mots simples à des gens de sa génération peut recréer du lien social et renouer le fil de la confiance.

R.B. Sur le terrain, cette défiance est évidente. Mais il y deux aspects qui permettent de casser les barrières et de rassurer les gens : 1. Le live car mes interlocuteurs savent que leur parole sera fidèlement retranscrite, qu’ils ne seront pas coupés au montage. 2. Le fait de tourner au téléphone et non pas à la caméra. La caméra incarne le symbole de ces médias traditionnels. Elle a vraiment tendance à effrayer.



Est-ce que la réinvention de ces pratiques passe par le live ?

R.B. Probablement. Le live a emmené un élément nouveau et fondamental qui n’existait pas jusqu’à présent : L’interactivité et la connexion en temps réel avec sa communauté. La prise en compte de ses attentes. Il permet de répondre de manière simple et concrète à ses interrogations. Le live bouleverse également le rapport que nous entretenons au temps. Nous sommes dans une temporalité distendue. Par exemple, un journaliste de chaîne info va avoir 1mn 30 ou 2mn lors d’un duplex. Là, nous avons une liberté totale. Si un sujet mérite de passer plusieurs heures, nous passons plusieurs heures. Cela nous permet d’avoir une analyse des évènements beaucoup plus pertinentes et beaucoup plus globale. On reproche souvent au journalisme de caricaturer le réel, de l’interpréter. Le Live permet en grande partie de limiter ce risque. Beaucoup de journalistes traditionnels aimeraient bénéficier de ce luxe.

H.T. Je rejoins Remi dans cette analyse. Il m’est arrivé de faire des live de huit ou neuf heures. Lorsqu’on passe autant de temps, l’analyse des sujets et leur interprétation est- de fait- beaucoup plus pertinente.



Sur le Live, le risque n’est t il pas d’adapter votre travail aux réactions et donc de tomber malgré vous dans une dictature des émotions instantanées ?

H.T. Tout est une question d’équilibre et je conçois que cela puisse effrayer. Il faut savoir gérer un live. Etre capable de prendre les bonnes remarques pour adapter sa pratique tout en laissant de côté les trolls afin de ne pas se laisser perturber. Mais ce n’est pas un exercice simple car les gens qui réagissent sont en général les plus concernés et donc potentiellement les plus éruptifs. S’il est bien géré, le live est une mini révolution. C’ est une vraie chance.

R.B. Entièrement d’accord. Sur un live, on adapte sa pratique- c’est le cas de le dire- en direct. Il faut être très flexible, ne pas se laisser guider par des idées préconçues sur l’événement qu’on couvre. Ma communauté va me donner des idées, c’est passionnant. Souvent, des tendances fortes vont rapidement se dégager. Il faut être capable d’écouter et de décrypter ces tendances. Par exemple, sur une manifestation, il arrive souvent que des internautes veuillent avoir une vision à 360 degré de l’action. Last but not least, le live permet de faire de la pédagogie. Pourquoi on va filmer de tel endroit et non pas de tel autre ? Cela permet d’expliquer le travail d’un journaliste sur le terrain, de redonner confiance. Et donc -peut être- de casser ce sentiment de défiance.



Vous évoquez souvent vos « communautés ». Comment la définiriez vous ?

H.T. Il s’agit de jeunes –en général des 15/ 25 ans- qui se reconnaissent dans ma manière de raconter l’information. Ma communauté est active, elle participe à mon travail. Ses membres ne sont pas « passifs » comme peuvent l’être, malgré eux, des téléspectateurs de télévision. Ils réagissent, interpellent. Par exemple, à la fin de mes vidéos, je demande à ma communauté de voter sur des débats. Je peux avoir plus de 10 000 participants.

R.B. Une communauté va générer de l’engagement, débattre, confronter des idées et des points de vue. C’est un peu comme si on avait plein de monde qui discutait autour d’une table géante. C’est au fond un procédé assez ouvert et démocratique.

H.T. Par exemple, dès que je lance un format nouveau sur Instagram ou Messenger, ma communauté aura tendance à me suivre sur ces nouveaux supports. J’explique cela par le fait que les médias traditionnels vont utiliser ces supports de manière complémentaire. Moi, je pars du postulat inverse : j’utilise ces supports comme source d’information car ma communauté va s’informer via ces canaux. Ensuite, j’adapte mes formats aux supports en question.



Sur les médias sociaux, la notion d’engagement est centrale, c’est un peu la clef de voute. Comment la définiriez vous ?

H.T. Je vais vous faire une réponse à l’envers. Je ne définis pas cette notion d’engagement par le nombre de partages de mes vidéos. Je m’intéresse davantage à la qualité des réactions. C’est un meilleur indicateur. Le public doit se reconnaître à la fois dans le sujet traité mais également dans la manière de le traiter.

R.B. L’engagement, pour moi, ce sont les réactions. Le fait de donner son opinion, de commenter les vidéos à la personne interviewée ou aux journalistes. Ce qui est assez impressionnant, c’est ce lien de proximité de que je peux créer avec les membres de ma communauté. Parfois, certains m’interpellent comme si j’étais un membre de leur famille ou leur pote. Le fait de me suivre sur mes live va -de fait- créer un lien. C’est assez touchant.



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