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Télévision

De quoi C-News est-elle le nom?

09/11/2016 - par Amaury de Rochegonde

C'est la plus longue grève de l'histoire de l'audiovisuel privé. Pour transformer I-Télé en C-News, chaîne vitrine des contenus de Canal, Vincent Bolloré doit affronter des journalistes et une certaine conception de l'information.

"Vous n'aurez pas ma liberté d'iTélé", peut-on lire sur une pancarte à Boulogne-Billancourt, en face de la chaîne. Cela fait plus de trois semaines que près d’une centaine de journalistes se sont mis en grève avec trois revendications: le départ de Jean-Marc Morandini, mis en examen pour corruption de mineur aggravée, la signature d'une charte éthique et la fin du cumul des fonctions entre directeur général et patron de la rédaction avec Serge Nedjar. Ils demandent en outre un projet précis et des moyens.

Six journalistes ont déjà fait jouer leur clause de conscience. La direction de la chaîne propose deux mois de salaire par année d'ancienneté jusqu'à douze ans de présence et un mois au-delà. Mais cela ne suffit pas à apaiser les troupes : «Bolloré veut extirper l'info du groupe, il veut nous virer, s'emporte un journaliste. Après le guichet départ qui prend fin le 23 novembre, il y aura une deuxième salve qui fera partir ceux dont ils ne veulent pas. Il n'y aura qu'à faire descendre la rédaction de Direct matin d'un étage.» Excessif? Les syndicats ont en tout cas été choqués par la tentative d’imposer en force une «news factory». Ils ont été reçus lundi par Myriam El Khomri, la ministre du Travail, qui a exprimé sa «préoccupation face à un conflit inédit dans une entreprise de presse privée». Signe que le combat éditorial se mue peu à peu en conflit social... 

«La direction a voulu ouvrir une clause de conscience foireuse en disant qu'elle était prête à laisser partir ceux qui ne sont pas d'accord, souligne Françoise Feuillye, déléguée du syndicat autonome + Clair. Cela a ouvert un volet social alors qu'elle n'a pas bougé sur le plan éditorial.» Selon elle, il eut été pourtant assez simple de consentir à la signature d'une charte éthique ou à la nomination d'un directeur de la rédaction pour se concilier la reprise du travail des journalistes.

Faire la différence entre info et divertissement

Mais de quoi I-Télé, ou plutôt C-News, comme il faudra bientôt l'appeler, est-il le nom? «Morandini est un épiphénomène, estime Patrick Eveno, professeur à Paris I. L'actionnaire a décidé d'un projet qui transforme I-Télé en chaîne de promotion des produits de Vivendi: la musique avec Universal, le sport, le cinéma et la télé avec le groupe Canal+, etc. L'information indépendante ne l'intéresse pas, il ne veut être dérangé ni dans ses affaires ni dans celles de ses amis.» Pour cet historien des médias, qui a démissionné du comité d'éthique d'I-Télé, la vraie question est donc de savoir qui a la légitimité de définir la ligne éditoriale d'un média audiovisuel. «Cela ne peut être que le résultat d'un consensus, il faut que l'actionnaire ait un projet rédactionnel qui corresponde à celui de la rédaction et inversement.»

Bolloré l'entend-t-il ainsi? Un proche de l'industriel explique qu'avec une vingtaine de millions de pertes annuelles, I-Télé n'est plus viable dans un paysage à quatre chaînes d'infos gratuites. «On peut singer BFM TV et chercher à augmenter la durée d'écoute avec une information anxiogène et sensationnaliste. Ou l'on peut voir ce que peuvent apporter Canal+, Direct matin et Dailymotion dans le sport, la culture ou la distribution….» Interrogé sur des déclarations tenues lors d'un dîner à la Fondation Louis Vuitton, Yannick Bolloré, le fils et patron d'Havas, fait part d'une certaine incompréhension devant le fossé qui se creuse: «Je crois à la qualité de la rédaction, qui a fait un très bon travail ces dix-sept dernières années, et au projet éditorial que le groupe a pour la chaîne. Vivendi a de l'ambition pour I-Télé, qui est une entreprise chroniquement déficitaire. J'espère que les deux parties vont trouver un terrain d'entente.»

Une façon de jouer l'apaisement alors même que l'absence d'avancées sur le fond de la crise devient de plus en plus criante. «C'est un crève-cœur, lâche Sylvie Pierre-Brossolette, conseillère du CSA. I-Télé est une belle chaîne d'infos, qui avait une réputation de professionnalisme. On ne peut qu'espérer que cela puisse se résoudre.» Pour elle, il n’y a rien à reprocher directement à Vincent Bolloré sur la conduite de l’information à I-Télé. «Pour l’instant, nous n’avons pas été saisis d’actes sur l’intervention éditoriale de l’actionnaire de la chaîne.»

Le 3 novembre, le CSA a toutefois adressé deux mises en demeure à la chaîne. Il a accusé Morandini de «manquements aux exigences d'honnêteté et de rigueur» dans son émission, après la diffusion d'une «correspondance aux Etats-Unis» réalisée par une photographe… à Londres. Et menacé la direction de sanctions si elle ne mettait pas en place un comité d'éthique, comme l'exige sa convention. Reste à savoir si I-Télé contrevient à ce texte en installant Morandini Live dans sa grille. Aucun des clients d'Havas dans les spots autour de cette émission n'a d'ailleurs souhaité rester. «La convention dit qu'il faut faire la différence entre l'info et le divertissement, ce qui suppose qu'il puisse y en avoir, répond Sylvie Pierre-Brossolette. Mais il faut éviter tout mélange des genres.» La direction d'I-Télé parle d'une «chaîne d'info à 90%». Si l'on considère que LCI comporte 80% d'information dans son offre de programmes, il est difficile d'exiger de la future C-News une chaîne à 100% informative.

Un projet plus général

C-News arrive néanmoins un peu masqué. Lorsque le CSA agrée le changement de nom, avant l'été, il n'est question que d'un rebranding. Tout juste a-t-il compris que le sport, la culture ou internet y seront un peu plus appuyés. «La grève dure, car ce n'est pas un conflit lié à Morandini, mais à un projet beaucoup plus général. Pour Bolloré, un média n'a pas d'autre rôle que de servir ses intérêts. Il veut sortir du match des chaînes d'info», observe Michaël Darmon, éditorialiste à I-Télé. En septembre 2015, il avait annoncé aux salariés qu'ils devaient renoncer à toute «arrogance». Les journalistes s'étaient sentis visés.

La rédaction a reçu le soutien des sociétés de journalistes (SDJ) ainsi que de Reporters sans frontières. «On a conscience de mener un mouvement qui concerne l'ensemble de la profession, confie Antoine Genton, président de la SDJ d'I-Télé. Mais c'est là quelque chose qui nous dépasse. Nous ne sommes pas les seuls à porter les valeurs du journalisme.»

Quelle issue? Patrick Eveno en voit trois: le renoncement de Vincent Bolloré à son projet, une vente ou le départ d'un maximum de journalistes. Si la première n'est pas dans la nature de l'industriel, la seconde est peu probable, même si certains imaginent Bolloré prendre une petite part d'Orange en lui cédant I-Télé. L'hypothèse la plus réaliste est donc bien le plan de départs qui ne dit pas son nom. «Beaucoup moins long et moins coûteux qu'un plan social», observe un patron de l'audiovisuel. Reste une dernière éventualité: que Bolloré, l'actionnaire à 20% de Vivendi, soit contraint d'évoluer en raison de la chute du cours de Bourse du groupe et des désabonnements à Canal. «Les autres actionnaires vont peut-être se réveiller après avoir profité de dividendes exceptionnels», ose Patrick Eveno.

Une charte éthique pour tous

Au 1er juillet 2017, chaque média est appelé à se doter d'une charte éthique négociée entre direction et représentants des journalistes. «Elle vise à protéger les rédactions des intérêts des actionnaires et des annonceurs, explique Patrick Bloche, député PS de Paris, à l'origine de cette loi qui attend d'être promulguée. Si les journalistes n'arrivent pas à un accord à cette date ou qu'une direction traîne des pieds, ce sont les déclarations de 1918 et 1971 et les usages de la profession qui s'appliquent». Mais cela ne suffit pas à convaincre Vincent Lanier, secretaire national du SNJ : «On risque de se retrouver avec des chartes à géométrie variable suivant le rapport de forces dans l'entreprise, qu'il y a ou non une société de journalistes, des syndicats. On plaide plutôt pour un code de la route commun. Qu'il y ait une adaptation  de la ligne éditoriale suivant les medias, c'est tout à fait normal, mais que les règles éthiques ne soient pas les mêmes c'est tout à fait aberrant. La question de ne pas imposer de mélange des genres entre la publicité, la communication et le rédactionnel doit se retrouver dans ces chartes». 

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