Formation
Publicité, design, graphisme, mode... L'École supérieure des arts Saint-Luc, à Tournai en Belgique, forme plusieurs centaines d'étudiants à la création, dont 90% de Français. Dans un cadre à la Harry Potter et une atmosphère familiale, l'enseignement apprend aux élèves à fourmiller d'idées... mais aussi à se les voir refuser. Reportage outre-Quiévrain.

Mélanie déploie ses croquis sur l'établi. Première idée: «Des douchettes-lampes. Parce que l’eau et l’électricité ne se marient pas a priori.» Le projet de fin d’études de la jeune Grenobloise, étudiante en design, porte sur le détournement des objets. Deuxième idée: «Des lunettes dont les branches sont ornées d’un porte-mine et d’une pointe, afin de les transformer en compas…» Peter Van de Kerckhove, créateur de la section design de l’ESA (École supérieure des arts) Saint-Luc Tournai, fait la moue: «On est un peu dans Pif Gadget, là, non?» Mélanie ne se démonte pas, propose encore trois, quatre autres idées. À raison: son dernier projet, une chaise à baldaquin qui permet, grâce à un toit perforé, d’avoir l’illusion de voir les étoiles en plein jour, trouve grâce aux yeux de son prof. «Le côté confessionnal est intéressant, poétique, tu tiens une bonne piste. Lâche tous tes autres projets pour que tu me construises trois chaises. Sachant qu’il ne te reste que trois semaines…» Le truculent professeur de design éclate d’un rire sonore. «Les élèves, c’est comme la cavalerie dans Lucky Luke, ils arrivent toujours en retard. Et moi, je suis Rantanplan!»

En cette fin mai, période d’examen, c’est l’effervescence dans les couloirs boisés de la vénérable école Saint-Luc. La visite des lieux donne la sensation d’un voyage temporel, voire fantasmagorique. «Ici, c’est le Poudlard d’Harry Potter!», s’amuse Peter Van de Kerckhove. On doit à Paul Clerbaux, jeune architecte tournaisien, ces imposants édifices néo-gothiques avec petit théâtre et chapelle construits à l’orée du 20ème siècle, en 1904. Au lendemain de la loi du «Petit père Combes», ex-séminariste devenu farouchement anticlérical, qui conclut à la séparation des Églises et de l’État. «Beaucoup de congrégations religieuses, qui se voyaient interdire toute action d’enseignement, se sont installées le long de la frontière franco-belge à la suite de la loi Combes, raconte Xavier Dochy, directeur de l’ESA Saint-Luc Tournai. Les frères lasalliens, immensément riches à l’époque, ont fait construire en quinze mois cet établissement de grand luxe: doté de piscines, d'un haras, il était destiné aux enfants de Passy [14ème arrondissement parisien]. À l’époque, le train entrait directement dans la propriété…

Ambiance familiale

Aujourd’hui encore, les Français représentent 90% du contingent de 1100 élèves de l’école artistique, dont les enseignements couvrent la création d’intérieurs, le stylisme de l’objet, le stylisme de mode, la publicité, le graphisme et la photographie. Le cursus post-bac dure trois ans, entrecoupés de stages, «le plus souvent dans les agences de Paris et Bruxelles». De l’aveu de tous, l’atmosphère de l’école, environnée d’un grand parc arboré, «est extrêmement familiale». Message reçu, alors que l’on interviewe trois jeunes étudiants de la section publicité. «Ne leur posez pas de question piège, je vous préviens, je protège mes poussins!» avertit, plaisantant à demi, Jean-François Damas, professeur de storyboard et «roughman de service». «Dans l’école, les profs sont en contact permanent avec les étudiants. Nous donnons la primeur aux individus, tout en essayant de fonctionner comme une agence.»

De fait, Sarah, 20 ans, Camille, 20 ans et Valentin, 21 ans, ont de nombreux fers au feu. Ils planchent notamment sur l’un des briefs de fin d’année. «Nous devons choisir un chanteur connu et modifier complètement son style, via trois affiches, un mini-site…», expliquent les trois élèves. Valentin a ainsi choisi de transformer Michael Jackson en chanteur de jazz, Sarah tentera de faire de Lana del Rey une star du grunge… Pas question de mollir. «Ici, il s’agit d’être proactifs et autonomes, explique quant à elle Camille. On apprend par nous-même à proposer de nouveaux travaux, sans attendre que nos profs nous commandent un devoir, pour être corrigés le plus souvent possible.»

Prise de risques

Et parfois de manière expéditive. Qui aime bien châtie bien. «Si l’on veut être créatif, il faut accepter de proposer 20 dessins pour n’en voir retenir qu’un seul, et encore, c’est une fourchette haute… explique Damien Mathé, professeur de graphisme. Nous essayons de développer le muscle créatif. Et tout cela passe par un entraînement: avoir des idées, les retravailler, les remettre en question.»

Ça passe ou ça casse. «Ceux qui ne supportent pas la critique, ceux-là, je ne leur parle plus, lâche Peter Van de Kerckhove. Ici, on est dans les essais, l’expérimentation, on n’est pas en train de réanimer quelqu’un.» Comme renchérit d’une voix douce Silvanie Maghe, professeur de dessin et de gravure, «il faut faire comprendre aux étudiants que sur un dessin, il ne jouent pas leur vie». Un ressort pédagogique «pas toujours évident à maîtriser», admet Damien Mathé. «Nous savons que nous avons affaire à des jeunes parfois un peu fragiles. De plus, dans les générations actuelles, il existe souvent une confusion entre la personnalité et le travail. Dans un milieu créatif, on doit pouvoir dire ce que l’on pense franchement sans que cela devienne un problème personnel. Parfois, l’on se retrouve devant des gens qui n’acceptent pas le verdict, et alors, c’est les larmes. Et même, mais extrêmement rarement, la colère.»

Malgré cette exigence parfois intraitable, les anciens de l'école, parmi lesquels on compte des créatifs comme Sébastien Guinet (TBWA Paris), Mathieu Degryse et Yves-Éric Deboey (Publicis Conseil) ou encore Benoît Menetret (TBWA Brussels), semblent en tout cas garder un souvenir enchanté de leur années dans le cadre verdoyant de Saint-Luc. «Lors du 1er mai, où nous organisons nos journées portes ouvertes, nous recevons plus de 10 000 personnes, dont certaines reviennent presque chaque année, la nostalgie au cœur», décrit Sylvanie Maghe. Xavier Dochy, directeur de l’ESA, ose une analogie: «Ces tempéraments artistiques sont comme l’eau, on ne peut pas la saisir, juste la canaliser. Mais l’eau peut être vive, et c’est cela qui compte avant tout, la matière vivante…» 

Les autres écoles 

Trois types de cursus existent pour les créatifs: les écoles de publicité (Sup de pub, Sup de créa…), les formations de graphisme (Estienne, Esag Penninghen, les Gobelins, E-Artsup…) ou les écoles d’art et design (Ensad, Strate College…). La montée en puissance du numérique a faît naître de nouvelles formations avec de nouveaux cursus. Les Gobelins ont ainsi lancé une formation Graphiste Motion Designer, tandis que l’école Estienne a ouvert un nouveau cursus en design et création numérique. 

 

Chiffre clé

1100. Nombre d'élèves étudiant à l'École supérieure des arts Saint-Luc.

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